LES INROCKUPTIBLES

En attendant son retour avec Portishead, Beth Gibbons a trouvé refuge musical auprès de son vieil ami Paul Webb, ancien bassiste de Talk Talk rencontré il y a une dizaine d’années. Co-compositeur et coarrangeur du disque, Paul Webb a choisi de travailler avec Beth Gibbons sous l’amusant sobriquet de Rustin Man. Foin du rétrofuturisme de Portishead : Out of Season est, comme son nom l’indique, un disque hors du temps. Un disque de chansons habillées de cuivres, de cordes, d’harmonicas, de chœurs et de guitares acoustiques, le tout cousu main. Un disque où jazz, gospel, folk, musiques de films hollywoodiens en noir et blanc, pop et soul s’embrassent et se consument longuement, comme s’ils ne s’étaient pas croisés depuis une éternité. Un disque plein de regrets et de fantômes (Dionne Warwick, Billie Holiday, Nina Simone, Chet Baker, Sinatra), qu’on écoute comme l’illusion de la mer dans un coquillage nacré. Un disque pluvieux, moins jeune que ceux de Portishead.
Sur Out of Season, on a à peine l’électricité, on s’éclaire à la bougie, on n’a pas encore inventé la boîte à rythmes, le sampler ni le scratch. Et encore moins le trip-hop. Sur Out of Season, il y a des tripes – nouées –, mais pas de hop (juste quelques traficotages sonores sur le dernier morceau). Beth Gibbons ne vous accordera pas cette danse. Pas sûr que vous ayez même envie de taper du pied. Le premier titre du disque est un gospel intime accompagné à la guitare acoustique, une prière du soir à genoux devant l’autel d’une chapelle hantée. Tout l’album est dans ce registre sacré, cérémonieux, qui flirte avec le silence pour sublimer la musique. Comme si, entre les derniers enregistrements de Portishead et Out of Season, les années de silence avaient fait partie de la discographie de Beth Gibbons. Souvent, elle chante comme une trompette pensive oubliée dans le placard d’un jazzman disparu. Il y a quelque chose d’ascétique, d’anorexique, dans le chant et la personne de Beth Gibbons. Une quête d’absolu, absolument rien, un désir de ne plus désirer.

Stéphane Deschamps
07 nov. 2002